Voyager pour jouer au golf n’a jamais été un acte tout à fait anodin. Mais depuis quelques années, entre crise sanitaire, tensions géopolitiques, attentats, hausse du prix de l’énergie et incertitudes sur les grandes routes aériennes, les réflexes ont changé. Le golfeur continue de partir, souvent plusieurs fois par an, mais il observe davantage l’actualité, hésite, décale, arbitre et choisit plus volontiers des destinations perçues comme sûres. À la tête de Formigolf, agence spécialisée qui fête ses trente ans, Julien Edel voit ces mouvements en temps réel. Il constate le recul de certaines destinations lointaines, la résistance du Maroc, le retour en force de l’Espagne, du Portugal, des Canaries, de l’Écosse ou de l’Irlande, et la solidité de l’île Maurice sur le long-courrier. Aujourd’hui, le voyage golf se vend autant par le parcours que par la confiance accordée à celui qui organise le séjour.
"Je travaille dans le voyage de golf depuis suffisamment longtemps pour avoir vu les habitudes évoluer. Formigolf fête cette année ses trente ans et, lorsqu’on regarde trois décennies en arrière, une chose apparaît clairement, le golfeur voyage toujours, mais il ne voyage plus tout à fait de la même manière. Il est devenu beaucoup plus attentif à ce qui se passe autour de lui. C’est une clientèle qui suit l’actualité, qui connaît souvent très bien le contexte politique français et qui regarde aussi ce qui se passe à l’échelle internationale. Et forcément, cela influence directement ses projets. Quand l’environnement est calme, les gens se projettent facilement. Ils réfléchissent à un séjour, puis à un autre. Certains de nos clients partent plusieurs fois dans l’année. Ils savent qu’ils veulent jouer au soleil en hiver, partir quelques jours au printemps ou prévoir un grand voyage plus loin. Mais depuis six ans, nous avons traversé une succession de crises avec le Covid, les guerres, les attentats, les tensions internationales, les conséquences économiques de tout cela. Le marché est devenu beaucoup plus irrégulier.
Nous pouvons connaître plusieurs semaines très fortes, avec beaucoup de demandes, des devis, des réservations, des clients qui ont envie de partir. Puis, presque du jour au lendemain, tout peut ralentir. Une annonce politique, une guerre, une flambée du prix de l’essence, des images d’incendies ou de régions dévastées, et les gens se mettent à réfléchir différemment. Ce n’est pas nécessairement qu’ils renoncent définitivement à voyager. Ils attendent, ils décalent ou ils choisissent autre chose. Nous l’avons encore constaté récemment avec les tensions entre l’Iran et les États-Unis. Entre mars et le début du mois de juin, nous avons ressenti un vrai coup d’arrêt. Les questions liées au prix de l’énergie comptent, bien sûr, mais il y avait aussi l’inquiétude autour de certains pays du Golfe et des grands hubs aériens comme Dubaï, Abu Dhabi ou Doha. Or beaucoup de voyages vers l’Asie passent par ces plateformes. Quand vous préparez un séjour en Thaïlande ou au Vietnam pour novembre, décembre ou janvier, vous commencez souvent à vous en occuper plusieurs mois auparavant. Si, au moment où vous devez réserver, l’actualité devient inquiétante autour des routes aériennes que vous allez emprunter, le doute s’installe. Même si la destination finale n’est pas directement concernée, le voyageur pense à ses correspondances, à ses vols, à ce qui pourrait se passer. Et parfois, il décide simplement de partir ailleurs.
C’est probablement le changement le plus visible aujourd’hui. La géopolitique ne supprime pas le voyage, elle déplace la demande. Nous avons ainsi eu moins de confirmations sur l’Asie et davantage de clients qui se sont reportés sur des destinations perçues comme plus sûres ou, au moins, plus familières. L’Espagne, le Portugal et les Canaries bénéficient naturellement de ce phénomène. Ce sont des destinations proches, connues, faciles à comprendre et avec une véritable offre golf.
Cette sensibilité à l’actualité rend aussi notre activité plus difficile à lire qu’autrefois. Il y a encore quelques années, une saison se construisait avec davantage de continuité. Aujourd’hui, deux mois peuvent être excellents, puis une séquence d’actualité suffit à casser la dynamique. Ce qui est frappant, c’est la rapidité avec laquelle les comportements changent. Une destination peut être très demandée, puis presque disparaître des demandes pendant quelques semaines, sans que sa qualité golfique ait évidemment changé. Ce n’est pas le parcours qui est remis en cause, c’est tout ce qu’il y a autour du voyage. Et c’est aussi pour cela qu’il faut rester très attentif aux perceptions. Un pays peut être parfaitement accessible mais souffrir de son voisinage géographique, d’une correspondance aérienne ou simplement d’une image devenue anxiogène. À l’inverse, certaines destinations profitent de leur lisibilité car elles sont proches, connues, régulièrement fréquentées par les golfeurs français et ne demandent pas beaucoup d’explications. Dans ces moments-là, le choix rationnel prend souvent le dessus sur l’envie d’exotisme. Nous avons aussi vu davantage de demandes pour l’Europe du Nord, notamment l’Écosse et l’Irlande. Ce sont évidemment des destinations qui possèdent une identité golfique très forte. Quand on aime vraiment ce sport, elles parlent immédiatement. On sait pourquoi on y va. On connaît l’histoire, les parcours, l’ambiance. Cela rassure aussi d’une certaine manière car le voyageur a le sentiment de choisir une destination évidente.

Le Maroc est un cas particulièrement intéressant pour nous. C’est la première destination que Formigolf a ouverte il y a trente ans et cela reste aujourd’hui notre premier marché. Nous avons une clientèle qui nous connaît pour cette destination, une expérience importante et, avec le temps, nous avons aussi obtenu de très bonnes conditions tarifaires. Surtout, le Maroc a plutôt bien résisté aux dernières périodes de tension.
Par le passé, lorsqu’un événement touchait un pays arabe ou le Moyen-Orient, il pouvait y avoir une forme d’amalgame chez certains voyageurs. Le Maroc ou la Tunisie pouvaient être touchés indirectement dans les esprits, même sans rapport réel avec les événements. Cette fois, nous n’avons pas vraiment observé le même phénomène. Nous avons continué à enregistrer des réservations sur le Maroc. C’est une destination qui reste très solide pour le marché du golf. Sur le moyen-courrier, si je devais citer les destinations les plus demandées aujourd’hui, je resterais donc sur quelque chose de très méditerranéen avec le Maroc d’abord, puis Espagne, Portugal et Canaries. Et sur le long-courrier, l’île Maurice continue d’être une valeur sûre. Nous avons même observé un peu plus de demandes sur Maurice lorsque certains clients ont écarté l’Asie. Ce n’est pas un hasard. Dans une période d’incertitude, les gens reviennent volontiers vers des destinations qu’ils identifient clairement. Mais il faut aussi comprendre que tous les voyageurs golf ne recherchent pas la même chose. Dans nos agences, nous distinguons assez facilement deux grands profils.
Il y a d’abord celui qui veut partir en vacances et jouer au golf. Pour lui, le séjour reste avant tout un moment de détente. Il veut un bon hôtel, du confort, une température agréable, parfois pouvoir se baigner, profiter du lieu. Il jouera au golf, bien entendu, et il ne souhaite pas pour autant se retrouver sur de mauvais parcours. Mais le golf n’est pas forcément le premier critère de décision. L’hôtel, le climat et l’environnement général passent avant. Puis il y a le client qui voyage réellement pour jouer au golf. Celui-là raisonne dans l’autre sens. Il connaît parfois déjà les parcours qu’il veut jouer avant même de nous appeler. Il cherche des parcours réputés, des parcours de championnat, des golfs dont il a entendu parler ou qu’il a découvert dans un magazine. Pour lui, l’expérience golfique est centrale. L’hôtel vient ensuite. Notre travail consiste alors davantage à lui proposer l’hébergement qui correspond à son budget et qui reste cohérent géographiquement par rapport aux parcours. Ce client-là n’a pas forcément besoin d’un all inclusive ou d’une multitude d’infrastructures. Il veut bien manger, bien boire, être confortablement installé, évidemment, mais sa priorité reste ce qu’il va vivre sur le parcours. C’est une différence importante lorsqu’on construit un séjour. Notre métier consiste précisément à comprendre dans quelle catégorie se situe le client, et la demande n’est pas toujours très claire au départ. Très souvent, lorsque nous recevons une demande de devis, nous avons les dates, parfois une idée de destination, mais pas beaucoup plus. Il faut discuter, poser des questions, comprendre avec qui la personne voyage, combien de fois elle veut jouer, ce qu’elle attend de l’hôtel, si elle souhaite visiter ou simplement jouer.
La présence de non-golfeurs change aussi beaucoup la manière de concevoir le voyage. Un spa, aujourd’hui, est devenu presque une évidence dans les hôtels golf quatre ou cinq étoiles que nous proposons. Ce n’est donc plus suffisant pour différencier une destination. Ce qui compte, c’est aussi ce qu’il est possible de faire autour. La plupart des gens qui partent une semaine vont jouer environ cinq fois. Cela laisse une ou deux journées sans golf. Si l’un des accompagnants ne joue pas, il faut encore davantage penser à l’environnement. C’est pour cela que nous aimons proposer des destinations où il existe une véritable vie en dehors du parcours comme la Grèce, la Sicile, l’Italie et notamment la région des lacs au nord, mais aussi l’Écosse ou l’Irlande. Finalement, notre rôle va bien au-delà de la réservation d’un hôtel et de quelques green-fees. Le client qui passe par une agence spécialisée vient chercher du conseil, de la sécurité et un interlocuteur qui connaît le produit. Dans le contexte actuel, cette notion de sécurité prend forcément davantage d’importance. Le voyageur sait parfaitement qu’on ne maîtrise pas la géopolitique. Personne ne peut prévoir une crise, une fermeture d’espace aérien ou l’évolution d’un conflit. En revanche, il veut pouvoir parler à quelqu’un qui connaît les destinations, les hôtels, les parcours, les vols et qui sera capable de l’orienter si ses premières idées ne sont plus les bonnes.
C’est sans doute pour cela que les destinations historiques résistent aussi bien. Quand le monde paraît plus compliqué, on revient vers ce que l’on connaît. Le Maroc, l’Espagne, le Portugal, les Canaries ou Maurice ont cette force car les golfeurs savent ce qu’ils vont y trouver. Le voyage n’est donc plus seulement une affaire de rêve, il est devenu une affaire de confiance, de timing et d’anticipation. Je ne crois donc pas que l’envie de voyager ait disparu. Elle reste très forte. Mais elle est devenue plus fragile, plus réactive à l’actualité et probablement plus exigeante. Le golfeur veut toujours découvrir, jouer de beaux parcours et partir au soleil. Simplement, aujourd’hui, avant de mettre ses clubs dans l’avion, il regarde un peu plus attentivement la carte du monde."