Poser une semaine de congés, près de 1 500 euros de dépenses, un voyage jusqu’en Angleterre, des réveils avant l’aube et, au bout du compte, une semaine de travail pour pas un centime de salaire. Le marché pourrait sembler assez peu séduisant. Pourtant, lorsque Julien Allix a eu l’opportunité de devenir bénévole à The Open, il n’a pas vraiment hésité. Golfeur amateur, habitué à participer à quelques grands événements, il voulait cette fois découvrir de l’intérieur l’un des monuments de son sport. Nous l’avions interrogé avant son départ, puis à son retour. Avec une question assez simple, pourquoi payer pour aller travailler gratuitement sur un tournoi de golf ?

Quand Julien nous a contacté pour nous parler de son projet, quelques jours avant son départ pour l’Angleterre, le calcul avait de quoi surprendre. Une semaine de congés à poser, un voyage à organiser, un hébergement à financer et un budget d’environ 1 500 euros pour vivre cette aventure.

Pour quelle raison ? Pour avoir le privilège de se lever à cinq heures du matin, pour travailler gratuitement, mais surtout pour être au coeur de The Open. À première vue, il existe sans doute des manières plus confortables de passer ses vacances. Julien, lui, ne semblait pourtant pas particulièrement préoccupé par l’équation. Golfeur depuis six ou sept ans, index 11 ou 12 et membre du Golf National, il n’a rien du professionnel ou du grand voyageur qui passerait sa vie à courir les tournois. Il travaille, vit en famille et pratique le golf comme beaucoup d’amateurs. À une différence près, depuis plusieurs années, il aime aussi participer aux événements depuis l’intérieur. Il a commencé comme bénévole à l’Open de France, puis a participé aux Jeux olympiques de Paris 2024 au Golf National. Une expérience suffisamment forte pour lui donner envie d’aller plus loin et, surtout, de découvrir ce que pouvait représenter un événement d’une dimension encore supérieure. The Open s’est alors imposé assez naturellement. Le processus n’a pourtant rien d’un simple formulaire, rempli sur Internet, quelques semaines avant le tournoi. La candidature s’effectue près d’un an auparavant, suivie d’une sélection, d’un entretien en anglais et de plusieurs étapes de préparation. Plus de 2 000 volontaires participent ainsi à l’organisation d’un événement qui accueille plusieurs centaines de milliers de spectateurs.

Avant son départ, Julien résumait assez bien sa motivation. Il voulait connaître « le meilleur du meilleur », reprendre cette sensation ressentie lors des Jeux olympiques lorsqu’il avait pu évoluer au cœur du dispositif, au plus près des joueurs, et avoir le sentiment de ne plus être simplement spectateur. Et c’est probablement là que se trouve l’essentiel de son histoire. Car pour un passionné de sport, la différence entre regarder un événement et avoir l’impression d’y participer, même modestement, est parfois immense. Le premier achète un billet et observe le spectacle depuis les tribunes. Le second porte une accréditation, emprunte certains passages réservés, rencontre les personnes qui font vivre le tournoi et rejoint, pour quelques jours seulement, cette petite armée invisible sans laquelle rien ne fonctionnerait. Julien ne cherchait d’ailleurs pas vraiment à justifier rationnellement son choix. Il reconnaissait volontiers le caractère assez personnel de cette semaine loin de chez lui, financée sur ses propres deniers et prise sur ses congés. Sa femme resterait avec leur fils pendant son absence et lui comptait profiter pleinement de l’expérience.


« C’est un truc très égoïste. Après, on revient, on est rechargé », expliquait-il avant de partir.

Le prix de la passion ? ... Payer pour être inside the ropes

Une fois arrivé sur place, la réalité du bénévolat s’est révélée un peu différente de l’image que l’on pourrait s’en faire.

Julien n’était ni marshal au bord d’un fairway, ni porteur de panneau accompagnant une partie prestigieuse. Il avait été affecté à une mission liée à la politique environnementale du R&A, avec la responsabilité d’une petite équipe chargée d’accueillir les spectateurs et de présenter différentes initiatives consacrées à l’énergie, à la biodiversité, à l’économie circulaire ou encore à la réduction des déchets. Ses journées commençaient très tôt, parfois aux alentours de 5 h 30, avant l’arrivée des premières parties. Pendant plusieurs heures, il fallait accueillir les visiteurs, répondre aux questions, gérer son équipe et participer au fonctionnement du dispositif. Autrement dit, il travaillait réellement. Mais à partir de la mi-journée, son statut lui laissait aussi une liberté appréciable pour découvrir le tournoi. C’est alors qu’il mesurait pleinement la dimension de The Open. Le Royal Birkdale et toute la région autour de Southport semblaient vivre uniquement au rythme du golf. Restaurants, bars, maisons louées par les marques, événements privés, installations provisoires, espaces partenaires, pendant une semaine, le tournoi débordait largement des limites du parcours. Lui qui connaissait déjà la Ryder Cup 2018 et l’Open de France avait malgré tout été frappé par l’échelle de l’événement. Les installations, le nombre de partenaires, les tribunes et la foule donnaient selon lui le sentiment d’un tournoi « trente ou quarante fois » plus important que ce qu’il avait connu sur l’Open national.

Cette démesure possède toutefois son revers. Assister à The Open ne garantit pas toujours de voir beaucoup de golf.

Un après-midi, Julien décide par exemple de s’installer dans une tribune afin d’attendre Rory McIlroy. Il prend place environ une heure et demie avant le passage du Nord-Irlandais, simplement pour être certain de pouvoir l’apercevoir correctement. Le week-end, expliquait-il après son retour, suivre une partie à travers la foule devient pratiquement impossible. Le paradoxe est assez savoureux. On traverse la Manche, on dépense une somme conséquente, on se retrouve sur l’un des plus grands tournois du monde et, finalement, la télévision permet sans doute de voir davantage de coups. Mais ce n’est évidemment pas pour cela que Julien était venu. Ce qu’il recherchait se trouvait ailleurs, dans ces moments minuscules qui n’ont parfois aucun intérêt pour celui qui les regarde de l’extérieur mais deviennent des souvenirs durables pour celui qui les vit.

Il se souvient notamment d’un drive de McIlroy au départ du 9, alors qu’il se trouvait dans une tribune située à proximité. La balle est passée au-dessus de lui avec ce bruit particulier que produisent les meilleurs joueurs du monde lorsqu’ils frappent pleinement. Julien parle d’un « missile », suffisamment impressionnant pour que les personnes autour de lui se demandent où la balle avait bien pu terminer. Quelques instants plus tard, McIlroy allait conclure le trou par un eagle. Il y eut aussi Tom Watson croisé presque par hasard dans une allée, Bryan Habana rencontré au détour du parcours, quelques échanges avec des joueurs français, et cette collection d’autographes obtenus pendant les journées d’entraînement, soigneusement conservée sur un drapeau destiné à finir dans son salon. Pris séparément, aucun de ces épisodes ne bouleverse l’histoire du golf. Ensemble, ils expliquent pourtant assez bien pourquoi certains amateurs acceptent de dépenser beaucoup d’argent pour vivre un tournoi autrement. L’expérience n’était d’ailleurs pas totalement idyllique. Julien raconte les files d’attente interminables, les transports saturés, les difficultés de logement ou encore les tarifs du merchandising, avec trois polos pouvant rapidement approcher les 500 euros. Il estime également que certaines choses pourraient être améliorées pour faciliter la vie des bénévoles étrangers, notamment en créant plus tôt des réseaux permettant de partager les hébergements.Le prix de la passion ? ... Payer pour être inside the ropes — image 2

Mais lorsqu’on lui demande, quelques jours après son retour, s’il accepterait de recommencer l’année suivante, la réponse est presque immédiate. Il recommencerait. Ou plutôt, il recommencera. Même après l’argent dépensé, les congés utilisés et les réveils matinaux, il retient surtout le moment où, installé près du green du 18 avec la Claret Jug à quelques mètres, il réalise soudain où il se trouve. « Putain de merde, je suis là », se souvient-il avoir pensé. La formule est un peu brute, mais elle dit sans doute davantage que toutes les explications rationnelles. Julien aurait pu rester chez lui et suivre The Open devant sa télévision. Il aurait certainement mieux vu les coups de McIlroy, évité les files d’attente et économisé une somme conséquente. Il aurait également conservé ses journées de congés et dormi quelques heures supplémentaires. Seulement voilà, il n’aurait pas eu le sentiment d’y avoir été vraiment. Et c’est peut-être cela qu’il était venu chercher en Angleterre. Non pas simplement la possibilité d’assister à un tournoi, mais celle de pouvoir dire un jour qu’il en avait fait partie, même modestement, avec son uniforme de volontaire, son accréditation autour du cou et quelques souvenirs impossibles à reproduire devant un écran.

Le prochain The Open se déroulera à St Andrews, ce qui suffit déjà à lui donner envie de renouveler l’expérience. Plus loin encore, il pense aux Jeux olympiques de Los Angeles 2028 et a commencé à prendre quelques contacts pour tenter d’y participer à nouveau comme bénévole. À ce niveau-là, il devient assez inutile de chercher à calculer le prix de revient de la journée ou de comparer le coût de l’expérience avec celui d’un billet classique. Comme souvent avec le golf, la logique économique s’arrête exactement là où commence la passion.

Et Julien, manifestement, comme beaucoup d’entre nous, a déjà choisi son camp.