Il y a des objets dont on se sert régulièrement et d’autres qui ne nous quittent jamais. Mon Moleskine appartient depuis longtemps à la seconde catégorie. À première vue, pourtant, rien de spectaculaire. Un petit carnet noir, plus exactement vert me concernant, une couverture rigide, un élastique, quelques pages ivoire, des lignes d’une régularité presque rassurante. Mais derrière cette sobriété se cache une histoire devenue presque mythologique. Le Moleskine d’aujourd’hui est né en 1997, lorsque l’éditeur milanais Modo & Modo décide de faire revivre ces petits carnets noirs dont Bruce Chatwin avait raconté la disparition dans « Le Chant des pistes ». L’écrivain voyageur en achetait autrefois à Paris et, apprenant que le dernier fabricant français avait cessé son activité, avait tenté d’en constituer une réserve. La marque construira ensuite son identité dans le sillage de ces carnets d’artistes, d’écrivains et de voyageurs, convoquant l’imaginaire de Van Gogh, Picasso, Hemingway ou Chatwin. Vrai héritage, filiation rêvée ou formidable récit de marque, finalement peu importe. Le carnet est devenu une icône. Et je crois que c’est précisément ce que j’aime chez lui. Il est resté un objet simple. Depuis toujours, ou presque, j’ai un Moleskine avec moi. Il ne me quitte pas vraiment. Il voyage, traîne sur un bureau, disparaît dans un sac, revient sur la table d’un café ou sur la console d’une chambre d’hôtel. Il est une sorte d’assurance personnelle. Mon deuxième disque de sauvegarde, juste après ma tête. J’y note ce que je ne veux pas perdre, une idée qui passe, un nom, un rappel, une phrase entendue quelque part, une intuition dont je ne sais pas encore quoi faire. Mais surtout, j’y dépose des projets. J’aime ouvrir une double page vierge, écrire en haut un titre. Parfois celui d’un projet très concret. Parfois celui d’une idée un peu folle. Parfois même celui d’un rêve. Puis je referme le carnet. C’est sans doute cela qui me plaît le plus. Je n’ai pas besoin de tout résoudre immédiatement. Le simple fait d’avoir écrit ce titre suffit à donner une existence à l’idée. Elle n’est plus seulement dans ma tête. Elle est quelque part. À l’abri. Quelques jours plus tard, quelques semaines parfois, je rouvre cette page. J’ajoute une phrase, une piste, un nom, une question. Puis une autre. Le projet se construit ainsi, lentement, par petites touches. Certaines pages restent presque vides. D’autres se couvrent progressivement de notes, de flèches, de mots entourés, d’idées abandonnées puis reprises. Dans un monde où tout nous pousse à aller vite, j’aime cette lenteur-là. Un fichier informatique exige presque que l’on sache déjà ce que l’on veut en faire. Une page de carnet accepte beaucoup mieux l’incertitude. Elle autorise le brouillon, l’inachevé, la contradiction, le changement d’avis. Elle ne juge rien et n’attend surtout pas que l’idée soit bonne pour lui faire une place.

Et puis il y a l’objet lui-même. Son format. Son poids. La texture de sa couverture. La manière dont il tient dans la main. Le bruit discret des pages. Ces lignes parfaitement espacées qui donnent envie d’écrire droit, même lorsque les idées partent dans tous les sens. Je pourrais évidemment tout noter dans mon téléphone. Ce serait plus pratique, plus rapide, probablement plus rationnel. Je pourrais synchroniser mes notes, les classer, les retrouver en quelques secondes. Mais ce ne serait pas pareil car mon Moleskine n’est pas seulement l’endroit où je conserve mes idées. Il est l’endroit où elles commencent à devenir réelles. Il contient des choses faites, d’autres jamais réalisées, quelques ambitions devenues inutiles et des rêves qui attendent encore leur heure. En le feuilletant, je retrouve parfois celui que j’étais quelques années plus tôt, ce qui m’obsédait, ce que j’espérais, ce que j’imaginais possible.
Et puis, au détour d’une page, il reste parfois un titre presque seul. Quelques mots écrits un jour et laissés là. On ne sait jamais quand une idée mérite de revenir à la vie.