Il aura fallu dix ans d’attente, deux nuits sans sommeil et une balle suspendue au-dessus de l’eau pour qu’Anthony Grenier obtienne enfin ce qu’il était venu chercher, une carte sur le Legends Tour. À plus de 50 ans, le Français ne parle pourtant ni de revanche ni de consécration. Il préfère évoquer une nouvelle chance, celle que le golf offre parfois à ceux qui ont suffisamment aimé le jeu pour ne jamais vraiment le quitter. Vainqueur sur les circuits satellites, passé par le DP World Tour, enseignant pendant de longues années, Anthony Grenier connaît la valeur réelle d’une carrière, loin des images de fortune et de gloire qui accompagnent les champions. Dans une voiturette partagée au fil d’une partie, il nous raconte l’entraînement, les sacrifices, les mécènes devenus des amis, l’éloignement des siens et ce rêve qui, contre toute logique sportive, paraît aujourd’hui plus vivant que jamais.
Au golf d’Arcangues, sous un soleil basque bien agréable, notre voiturette repart dans un léger cahot, puis s’arrête quelques mètres plus loin. La conversation avec Anthony Grenier se construit ainsi, au rythme de la partie, entre une remarque sur la lecture des greens, un conseil lancé presque machinalement et ces confidences qui surgissent plus facilement lorsque personne ne semble tout à fait installé pour une interview. Il parle comme il joue, sans chercher l’effet, avec une franchise directe, parfois rugueuse, et cette manière de ramener chaque sujet à ce qui compte réellement. À plus de 50 ans, Anthony Grenier vient pourtant de découvrir que le mot « recommencer » pouvait encore signifier quelque chose. Dans presque tous les sports, le passage du temps ferme les portes une à une. Dans le golf, il arrive qu’il en rouvre une, à condition d’avoir entretenu son corps, son jeu et cette part d’obstination que les années auraient pu émousser. Lui attendait les cartes du Legends Tour depuis dix ans. Dix années pendant lesquelles l’échéance a grandi dans sa tête, jusqu’à transformer les derniers trous en une épreuve physique autant que technique. Il raconte n’avoir quasiment pas dormi lors des deux dernières nuits, parce qu’il était bien placé et que la perspective de tout perdre devenait soudain aussi concrète que celle de réussir. Sur l’un des derniers par 3, sa balle termine derrière le green, retenue au-dessus de l’eau dans une position improbable. Il choisit de la jouer, presque à l’explosion, sans autre garantie que celle de devoir assumer sa décision. La balle finit à six mètres. Il rentre le putt. Alors seulement vient la libération, avec l’adrénaline, les larmes et cette joie partagée avec l’ami présent à ses côtés. Il lui reste encore quelques coups d’avance, mais l’essentiel vient peut-être de se produire, durant quelques secondes, au bord de l’eau, dix années de préparation ont dépendu d’une balle en équilibre et de la capacité d’un homme à ne pas hésiter.
La première personne qu’il appelle est sa compagne. Sa voix se brise encore lorsqu’il se souvient de cet échange. Elle sait ce que représente cette carte, parce qu’elle partage sa vie depuis quinze ans et qu’il lui en parle depuis quinze ans. Il ne s’agit donc pas simplement d’un droit de jeu obtenu au terme d’une semaine réussie, mais de l’aboutissement provisoire d’un projet qui a occupé les entraînements, les calendriers, les finances et une partie des conversations familiales. À cet instant, Anthony Grenier n’est plus seulement le professionnel expérimenté qui a déjà beaucoup vu, il redevient celui qui attend une réponse depuis une décennie et qui comprend, au son d’une voix familière, que l’attente est enfin terminée. Il ne pense pourtant pas immédiatement au joueur qu’il était à 25 ans. Lorsqu’on l’y ramène, il formule plutôt un regret lucide. Aujourd’hui, assure-t-il, « je joue beaucoup mieux qu’autrefois ». Non parce que le corps serait plus rapide ou la balle plus longue, mais parce qu’il comprend davantage ce que réclame le haut niveau. S’il pouvait reprendre le chemin avec vingt années de moins, il serait plus discipliné. Le mot revient souvent dans son discours, comme si toute sa carrière avait fini par se condenser autour de cette vérité qu’il avait longtemps connue sans l’appliquer assez radicalement.
Le talent existe, bien sûr, mais il ne distingue plus grand monde à ce niveau. Il nous le dit avec franchise « Tous les joueurs qui arrivent sur les circuits sont talentueux ». Ce qui sépare les carrières, ce sont l’attitude, la résistance à la répétition, la capacité à travailler longtemps lorsque personne ne regarde et à construire un entraînement plus exigeant que la compétition elle-même. Anthony se souvient d’une phrase de José María Olazábal « l’entraînement doit être plus dur que le tournoi ». Le conseil paraît simple mais il oblige pourtant à reconsidérer tout ce que les joueurs acceptent de s’infliger lorsque le classement, le public et l’adrénaline ont disparu. Cette conviction s’est renforcée depuis qu’il côtoie le Legends Tour. Anthony Grenier s’attendait à rencontrer d’anciens champions encore capables de produire quelques éclairs. Il a surtout découvert des hommes qui continuent à s’entraîner comme si tout restait à prouver. José Maria Olazábal, Miguel Ángel Jiménez, Thomas Levet, Stephen Gallacher ou Johan Edfors, tous ces noms portent des victoires, des Ryder Cups et des décennies de métier, mais, à la fin de la journée, ils sont encore au practice ou sur le putting-green. Cette scène le fascine davantage que leur palmarès. Elle lui confirme qu’il n’existe pas de raccourci, même pour ceux qui ont déjà atteint le sommet.

Il évoque également Raphaël Jacquelin, observé plusieurs jours à Terre Blanche, présent le matin comme le soir, avec une capacité de travail qui l’avait impressionné. Il parle de Victor Dubuisson, parfois présenté comme l’incarnation d’un talent presque naturel, mais qu’il a vu passer ses journées à jouer, chipper et putter. « Je ne connais personne qui a réussi sans s’entraîner. Personne », tranche-t-il, comme pour en finir avec le vieux mythe du champion inspiré qui se contenterait de laisser parler son don. Le constat nourrit aussi le regard sévère qu’il porte parfois sur les jeunes joueurs. Il admire leur puissance, leur qualité de frappe et leur familiarité avec les outils modernes. Ils travaillent avec le TrackMan, disposent de données précises et construisent des swings capables de produire des vitesses que sa génération n’imaginait pas. Lui-même mesure l’écart lorsqu’il se compare aux frappeurs les plus longs, quarante mètres, parfois davantage. La préparation physique qu’il avait autrefois laissée au second plan lui apparaît désormais comme l’une des erreurs de sa carrière. Dans le golf contemporain, la longueur ne garantit rien, mais son absence peut condamner un joueur avant même que son petit jeu ait eu l’occasion de s’exprimer. Cette génération plus forte a cependant, selon lui, peut-être laissé quelque chose en route : le feeling, la maniabilité de la balle, le sens du jeu, cette intelligence instinctive qui ne se lit pas entièrement sur un écran. Les anciens ont appris à composer avec des trajectoires imparfaites, des lies différents, le vent, la peur et les jours sans. Les jeunes disposent de davantage d’informations, mais l’information ne remplace ni l’imagination ni la faculté de produire un coup qui n’a pas été répété dans des conditions idéales. Il ne s’agit pas d’opposer deux époques ni de céder à la nostalgie. Les très grands joueurs, hier comme aujourd’hui, maîtrisent tout. Seulement, la technologie peut donner l’illusion que la progression se mesure uniquement en chiffres, alors que le golf demeure un art de décision, d’adaptation et de sensation.
Anthony Grenier sait de quoi il parle lorsqu’il évoque l’écart entre les bons joueurs et ceux qui franchissent réellement un cap. Et c’est en suivant Tiger Woods sur le parcours qu’il en a eu confirmation. Là ou lui voyait un coup impossible, Tiger prenait son fer 2 et déposait la balle sur le green à quelques mètres du drapeau. Cette scène aurait pu l’éloigner du rêve. Elle semble au contraire l’avoir accompagné, comme le rappel permanent de l’immensité du chemin.
Anthony Grenier est passé professionnel à 23 ans, a remporté, selon son propre décompte, sept ou huit tournois entre l’Alps Tour et le Pro Golf Tour et disputé une vingtaine d’épreuves sur le DP World Tour. Il a connu la victoire, le niveau international, les voyages et la reconnaissance attachée au statut de professionnel. Pourtant, lorsqu’il cherche à définir une carrière réussie, il ne se raconte pas d’histoire. Il a davantage gagné sa vie dans l’enseignement que sur les parcours. Les trophées obtenus sur les circuits satellites n’ont pas suffi à transformer durablement sa situation économique, et ses apparitions au plus haut niveau européen ne constituent pas, à ses yeux, un accomplissement assez marqué. C’est alors qu’il prononce la phrase autour de laquelle tout son récit semble s’organiser « Ma carrière, professionnellement, j’espère la réussir maintenant.» Elle pourrait paraître brutale, presque injuste envers tout ce qui a précédé, mais elle dit surtout l’exigence avec laquelle il juge sa propre trajectoire. Pour lui, côtoyer le haut niveau ne suffit pas, il faut y laisser une trace, idéalement une victoire. Le rêve initial aurait été de gagner sur le Tour européen. Il ne l’a pas fait. Le Legends Tour lui offre désormais une autre scène, une seconde mesure du temps et peut-être une nouvelle définition de la réussite.
« Ce qui est bien au golf, c’est que tu as plusieurs carrières », avait-il glissé un peu plus tôt. La première lui a donné un métier, des rencontres, des amitiés et une vie entière organisée autour du jeu. La suivante pourrait encore lui offrir ce qu’il n’a jamais cessé de chercher avec la sensation d’avoir pleinement accompli son ambition. Il ne gomme pas les années précédentes, mais refuse de les transformer en consolation. Il ne veut pas seulement avoir bien vécu grâce au golf, il veut encore réussir comme joueur. Cette ambition n’a rien d’un projet confortable de fin de parcours. Le niveau du Legends Tour l’a surpris. À chaque tournoi, estime-t-il, plusieurs dizaines de joueurs ont connu la Ryder Cup, tandis que d’autres ont gagné des majeurs. Les gestes ont peut-être perdu quelques kilomètres-heure, mais la science du jeu, l’expérience de la pression et la qualité du petit jeu restent considérables. Gagner chez les seniors serait pour lui une apothéose, certainement pas une conclusion. Une victoire lui prouverait qu’il peut recommencer, viser plus haut et, pourquoi pas, regarder vers le PGA Tour Champions aux États-Unis. Il n’imagine pas boucler une boucle, il imagine déjà le cercle suivant.
Cette projection réclame toutefois une vigilance nouvelle. Lorsqu’on lui demande ce qui lui fait peur, Anthony Grenier ne parle ni de manquer un cut, ni de perdre sa carte, ni de se retrouver face aux anciens vainqueurs de Ryder Cup. Il répond simplement : la blessure. Maintenant qu’il a obtenu ce qu’il préparait depuis dix ans, le corps devient le seul adversaire qu’il ne peut pas totalement maîtriser. Il travaille sa mobilité, surveille son alimentation, refuse les excès et évite les pratiques qui pourraient l’éloigner des parcours. Ce n’est plus seulement une hygiène de sportif, c’est une manière de protéger le temps qu’il vient de reconquérir. À 25 ans, une blessure ralentit une carrière. À plus de 50 ans, elle peut enlever une saison que rien ne garantit de retrouver.
Il faut également financer cette nouvelle vie. Comme beaucoup de professionnels situés hors de la lumière des grands circuits, il a appris à chercher des mécènes, à convaincre et à bâtir une relation qui ne soit pas réduite à un logo sur une chemise. Plusieurs de ceux qui le soutiennent sont devenus des amis. Il cite notamment Jean-Claude Forestier, dont l’aide dépasse à ses yeux la seule dimension financière. Anthony insiste sur la réciprocité, il ne veut pas prendre pour prendre, refuse un soutien lorsque son budget est déjà couvert et entretient le lien après chaque tournoi, que le résultat soit bon ou mauvais. Il passe du temps au téléphone, donne des nouvelles, partage les hauts et les bas. Dans un univers où les joueurs parlent souvent de « partenaires », le mot retrouve ici son sens humain.

Le coût le plus lourd n’est pourtant pas inscrit dans les comptes. C’est l’éloignement de sa compagne et de sa fille. Lorsqu’il était jeune, le golf occupait tout l’espace et il pouvait ne penser qu’à lui. Aujourd’hui, chaque départ implique ceux qui restent. Sa famille doit le rejoindre pour une partie de la tournée asiatique, pendant plusieurs mois, manière de rapprocher les deux vies plutôt que de choisir entre elles. Il commence par dire que le golf ne lui a rien coûté parce qu’il est davantage qu’une passion, puis reconnaît que l’absence des proches demeure ce qu’il y a de plus difficile. Ce paradoxe appartient à ceux qui vivent longtemps d’un rêve, ils ne regrettent pas les sacrifices, mais savent parfaitement les nommer. Au fil de la partie, on comprend aussi qu’Anthony Grenier aurait pu se contenter depuis longtemps d’une autre réussite. Il aime enseigner, a tenu un practice pendant quinze ans et parle de transmission avec une véritable affection. Il pourrait coacher des joueurs, accompagner des jeunes et convertir son expérience en méthode. Il s’y refuse encore, au moins tant que sa propre aventure réclame toute son énergie. Il serait, reconnaît-il, un entraîneur exigeant, peut-être trop dur, parce qu’il ne supporterait pas de vendre aux familles une promesse de champion sans leur dire la vérité sur la difficulté du métier. On ne devrait pas accepter des dizaines de milliers d’euros en laissant croire qu’une académie suffit à produire un joueur. Il faut expliquer que le talent n’est qu’un point de départ, que les meilleurs travaillent énormément et que la réussite demeure réservée à très peu d’élus. Cette franchise peut sembler austère, mais elle est traversée par une passion intacte. Anthony Grenier aime transmettre, observer, comprendre les trajectoires et les réglages, toutefois, lorsqu’on lui demande ce qui lui procure le plus de plaisir entre coacher un élève, jouer avec des amis ou gagner un tournoi, la réponse ne laisse aucune place au doute « Le grand kiff, c’est d’abord de gagner un tournoi et ensuite, de retrouver les potes pour une partie amicale. » À 50 ans passés, après les circuits satellites, l’enseignement, les cartes, les blessures, les budgets à réunir et les heures de practice, le compétiteur n’a donc pas été remplacé par le professeur. Il attend simplement une autre occasion de se manifester.
La voiturette repart une nouvelle fois. Il reste des trous à jouer, des putts à lire, des coups imparfaits auxquels il faudra trouver une réponse. Anthony Grenier ne cherche pas à enjoliver le passé ni à faire croire que la persévérance finit toujours par être récompensée. Il sait trop bien combien de joueurs talentueux se sont arrêtés sans victoire, combien de carrières ont dépendu d’un sponsor, d’une blessure ou d’une semaine manquée. Ce qu’il raconte est plus modeste et, pour cette raison, plus précieux. Le golf peut offrir plusieurs vies à celui qui accepte de ne pas confondre attente et immobilité. Sa première carrière ne lui a pas donné la victoire dont il rêvait, mais elle lui a appris le métier, l’humilité et la valeur des liens noués en chemin. La suivante commence à un âge où beaucoup pensent déjà à transmettre. Lui transmettra plus tard. Pour l’instant, il veut encore jouer, s’entraîner, voyager et se mesurer aux meilleurs. Il aura fallu dix ans pour obtenir cette carte. Il ne compte pas la garder dans sa poche.