On avait calé un rendez-vous, préparé les questions, imaginé la phrase qui ferait tilt. À Hossegor, Victor Dubuisson a bien dit oui… puis il s’est défaussé. Dans le timing d’une journée chargée, avec une partie à jouer et des jeunes du club impatients d’en découdre, l’interview n’a pas eu lieu. Le portrait, lui, s’est imposé malgré tout. Le club-house d’Hossegor, en janvier, a cette élégance un peu surannée avec son mobilier traditionnel, ses murmures feutrés, ses tenues ajustées, et les odeurs délicates des assiettes sortant d’une cuisine en plein service. On est là, le carnet prêt, l’iPhone avec appli dictaphone ouverte, à faire comme si nous étions détendus. En réalité, on attend. Pas seulement un homme, on attend un moment.
Parce que Victor Dubuisson, alors même qu’il ne joue plus devant un public acquis à sa cause, garde ce magnétisme-là. Il suffit qu’il pousse une porte pour que les têtes se tournent. Pas d’hystérie. Juste une tension douce, une espèce de respect instinctif. Le golf, dans ses traditions, sait reconnaître ses rares élus. Il arrive. Timide ? Oui. Poli ? Aussi. Il dit bonjour, sourit, serre quelques mains. On lui parle d’une interview, il acquiesce. « Après le déjeuner » nous confirme-t-il. La promesse est simple, presque évidente. Dans notre tête, ça déroule. Une dizaine de minutes, puis une marche vers le practice, un départ au calme, une phrase sur sa vie d’aujourd’hui, sur ce qu’il a laissé, sur ce qu’il a gardé, deux ou trois photos, et c’est plié. Sauf que le golf ne respecte jamais les scénarios écrits d’avance. Le déjeuner s’étire. Long. Pas désagréable, mais long. On sent que l’homme n’est pas là pour « faire un passage », cocher une case médiatique, puis repartir. Il est là pour autre chose, avec un groupe de jeunes, une mission, une énergie à canaliser.
« Je ne suis pas dedans »
Officiellement, son rôle est clair. Dans le cadre d’une collaboration sportive signée avec Hossegor, Victor doit apporter, pendant deux ans, son expertise aux meilleurs jeunes du club afin de les accompagner vers le haut niveau, potentiellement jusqu’au monde pro. Le club, lui, tente de rester à sa place. Respectueux, fier, enthousiaste, mais pas fanboy. Dans la communication officielle, le président Marc Stefenel parle d’un projet d’échange, d’expertise, de formation, et insiste sur le fait qu’il s’agit d’une expérience extraordinaire. Et sur le site du Golf Club d’Hossegor, le ton est simple. « Moments de partage uniques », « débrief au club-house », et un « Merci Victor » qui en dit long sur l’état d’esprit. Nous, on est au milieu de tout ça, comme souvent le sont les journalistes, ni intrus, ni prioritaires. Juste… en attente.
Puis ça arrive. Ce petit moment où l’interview bascule dans le non-dit. On tente une approche directe, par réflexe journalistique, on le sait pressé, mal à l’aise dans ce rôle, donc l’objectif est d’aller au cœur, d’aller vite, tant qu’on a l’ouverture. Trop vite certainement. Victor Dubuisson se ferme. Pas brutalement. Plutôt comme quelqu’un qui se protège. Il lâche une phrase, et la répète à plusieurs reprises. « Je ne suis pas dedans ». Pas dedans, pas dans le mood, pas dans l’énergie. « Une nuit compliquée », s’excuse-t-il, un cerveau ailleurs, une fatigue visible. C’est dit sans théâtre, sans mise en scène. Brutal pour nous mais finalement factuel et respectable. À cet instant, la tentation est grande de le forcer un peu, jouer le « allez, ça va le faire », arracher une réponse, coûte que coûte. Mais on n’est pas là pour gagner un bras de fer. Par respect pour l’homme. Par respect pour le club qui organise ce moment. On est là pour comprendre. Alors on lâche. « Ce n’est pas grave. On fera ça plus tard », sauf que ce « plus tard » existe rarement dans notre métier. La magie du temps qui passe s’impose toujours.
L’horloge du moment reprend ses droits avec les chaussures à enfiler, le sac à récupérer dans la voiture, et au départ, des jeunes qui attendent. Ses priorités s’alignent ailleurs. Et notre interview, doucement, finit dans un rough tellement épais qu’on sait qu’elle est perdue. Même pas la peine d’aller la chercher. Ce jour-là, ce n’est pas un créneau que nous avons raté, c’était infiniment plus petit.
Le portrait
Le plus étonnant, c’est que l’homme qui n’est « pas dedans » à la sortie du club-house devient, quelques minutes plus tard, parfaitement présent sur le parcours. La « nuit compliquée » est oubliée. Pas bavard. Mais juste. Concentré. Et surtout, naturel.
Il arrive un peu à l’arrache, sans échauffement digne de ce nom. Et pourtant, dès qu’il retrouve ses routines de pro, tout s’emboîte. Gants neufs. Balle marquée avec précision. Deux, trois swings d’essai, pas plus. Le corps connaît le chemin. Comme si le golf, chez lui, était une langue maternelle. Autour, l’ambiance change. Un petit attroupement s’est créé pour assister à la première mise en jeu de ce champion. Sont présents des jeunes de bon niveau, avec des regards affûtés, et même un tout jeune joueur qui va officier en poussant le chariot avec un sérieux attendrissant. Là, Victor Dubuisson n’a plus besoin de « tenir un rôle ». Il est juste dans son monde. Et ça, c’est un point essentiel si l’on veut être honnête avec lui, ce retrait apparent, ce refus de l’exposition, n’empêche pas le don. Au contraire. Il donne, mais dans un cadre qui lui ressemble.
Tout le monde sait qu’il ne vient pas à Hossegor pour se substituer aux pros du club, mais qu’il prend sous son aile quelques jeunes pour travailler technique, gestion de la pression, « ficelles du métier », afin de leur faire gagner des années.
Sur le terrain, ça se voit. Il observe. Il corrige sans humilier. Il propose plutôt qu’il n’ordonne. Il n’est pas dans le show, il est dans l’utile.
Et puis il y a cette autre vérité, son niveau de golf. Le vrai. Celui qui ne ment pas. Quand il attaque un green en deux, quand il place une balle au bon endroit malgré une mise en route minimaliste, tu comprends que le talent n’a pas disparu. Il s’est déplacé. Il ne cherche plus à occuper un leaderboard, mais plus à jouer juste, pour le plaisir du jeu, et certainement pour transmettre aussi.
On peut imaginer ce que ça représente, pour ces jeunes espoirs landais, de partager une partie avec un ancien top mondial, d’entendre une phrase au bon moment, de sentir une exigence sans violence. C’est une pédagogie par la présence.
Et là, pour nous, l’ironie est totale. La journée qui devait produire une interview produit mieux que ça. Elle produit une scène. Un récit. Un portrait en mouvement. Merci Victor de ne pas l’avoir « senti », sinon nous ne t’aurions ni suivi, ni observé.
L’interview visuelle
Finalement, tout a déjà été écrit sur Victor Dubuisson. Le prodige, l’énigme, le champion qui n’a jamais vraiment joué la comédie du circuit. Mais Hossegor, ce jour-là, donne une clé plus simple, plus humaine, il y a chez lui une frontière. Visible. Non négociable. Et ce n’est pas une posture.
Avec les jeunes, il est là. Avec « le reste », le brouhaha, les attentes, la projection des autres, il se retire. Ce n’est pas de la froideur gratuite. C’est une stratégie de survie. Une manière de rester lui-même dans un monde qui adore te transformer en personnage. Et aujourd’hui, c’est ce qu’il semble avoir construit, une vie cohérente avec sa propre logique. Officiellement retiré des circuits pro fin 2023, il se dit aujourd’hui « coach comblé », multiplie les objectifs, organise des séjours de golf haut de gamme, et a ouvert une académie à son nom au golf d’Abama, à Tenerife. Il évoque même un rythme régulier, avec une présence au golf 6 jours sur 7, et 4 parcours par semaine. En le suivant sur le parcours, la question n’est plus de comprendre pourquoi il a arrêté, au sens dramatique du terme, mais de réaliser ce par quoi il a remplacé la compétition. Son kif, aujourd’hui, ressemble au moment présent, à savoir, transmettre. Sans costume. Sans podium. Avec la même satisfaction, dit-il, qu’il s’adresse à un joueur qui veut juste baisser son index ou à un jeune qui veut en faire son métier.
Alors oui, on pourrait être frustré. Parce qu’une interview de Victor Dubuisson, bien menée, serait un bijou. Il a une parole rare, et quand elle sort, elle est souvent plus dense que dix conférences de presse standardisées. Mais ce serait trop facile de réduire cette journée à un raté. Ce serait même injuste. Ce jour-là, Victor ne nous a pas snobé. Il a simplement montré, sans le dire, ce qui l’a toujours distingué, le refus du faire semblant. Le refus de jouer un rôle quand l’énergie n’y est pas. Dans une époque où beaucoup parlent même quand ils n’ont rien à dire, il fait l’inverse et se tait quand il sent que ça sonnerait creux.
Et ça, journalistiquement, c’est frustrant dans l’instant, mais inspirant par la suite.
Reste cette image, simple et belle, on a éteint le micro, et le portrait s’est allumé. Merci Victor, à défaut de t’entendre, nous avons pu t’écouter avec nos yeux.
Texte Guillaume Barnett
