Le golf français bouge, mais il bouge encore à petits pas, souvent en s’excusant. David Derhille, dont le pseudo Morpheus est bien connu sur les réseaux sociaux, n’a pas ce réflexe-là. Les excuses il les laisse à d’autres. Lui, il respecte l’histoire du jeu, mais refuse qu’on s’en serve comme d’un filtre social. En passant la matinée avec lui, il a su bouger nos lignes, et ça fait du bien. On le retrouve au practice du golf de l’Ile fleurie, un matin froid, quand l’air pique les doigts et que les balles claquent plus sec. Hoodie, pantalon ample, silhouette qui détonne dans un décor où tout le monde se ressemble, parfois même un peu trop. À côté des sacs alignés comme des rangées de livres, il pose le sien, regarde le tapis, respire. Il y a ce silence particulier des zones d’entraînement, traversé par le bruit métallique des fers et les conversations à mi-voix. Ici, tout le monde cherche la même chose. Une balle bien prise. Une trajectoire propre. Un moment à soi. Pour David, qui vit dans le 93, le premier plaisir est d’abord de passer un obstacle, et pas toujours celui imaginé par un architecte de talent. Ce premier obstacle, c’est le regard. Ce seul regard, celui qui vous dévisage de la tête au pied, ou pire, vous toise. Celui que tout le monde redoute. « Ici, à l’Ile fleurie, j’ai été accepté comme j’étais » dit-il avec un sourire apaisé.
Les choses en face
Morpheus, c’est un pseudo assumé, presque programmatique. Il le raconte avec simplicité, en revenant à Matrix et à ce choix des pilules, celle qui permet de rester confortable, et celle qui oblige à regarder la réalité en face. « Moi j’ai toujours choisi de voir les choses en face » nous confirme-t-il. Et pour le golf, voir les codes, les réflexes d’entre-soi, les non-dits. Et d’en parler sans trembler. Sans avoir à baisser les yeux.
Son parcours n’a rien d’un CV lisse. Avant d’être un visage connu des réseaux sociaux golfiques, il a vécu la radio comme on vit une nuit sans fin. Matinale, rythme violent, réveil à deux heures, reportages, interviews, une décennie à tirer sur la corde. Il vient de la musique, du hip-hop, du rap, d’une culture où l’identité se porte tout autant sur les épaules que dans les mots. Il raconte l’armée, puis la radio associative, puis Radio France qui le recrute, et surtout cette sensation d’être toujours rangé dans une case par ceux qui se pensent légitimes pour les distribuer. Le golf arrive par une petite porte, celle d’une phrase presque banale, celle d’un technicien qui le voit s’épuiser professionnellement et lui propose, à des fins quasi-thérapeutiques, de simplement venir essayer. Le décor, c’est le golf de Périgueux. Et l’addiction est immédiate. Dix-huit trous après la matinale, tous les jours. Il parle du golf comme d’un renouveau, pas comme un slogan, mais comme un fait. Marcher, respirer, se régénérer, recommencer.
Alors, quand il aborde le thème que le golf doit s’élargir, ce n’est pas un discours plaqué. C’est une expérience de terrain. Il a vu ce que ce sport pouvait réparer, il a aussi vu que les portes devaient parfois être forcées car ne s’ouvraient pas naturellement à tous.
Il y a une gêne qui revient dans ses propos, comme la gêne d’un caillou dans la chaussure du modèle français. « Le code le plus violent dans le golf, c’est l’étiquette vestimentaire ». Et il rajoute également « un peu comme l’arrivée au portail » Tout est là. Le vêtement, puis l’accueil, ce sas invisible qui dit au nouveau venu s’il a le droit d’exister dans ce décor, parfois bêtement défendu.
Ne pas se déguiser
Morpheus le raconte sans se victimiser, mais sans minimiser non plus. Arriver dans un club en tenue streetwear, sentir les yeux qui se posent, entendre parfois le « non » qui tombe, net. Il précise que l’esprit progresse, que ça va mieux qu’avant, mais qu’il y a encore tellement de boulot.
Et son message parait évident, « je refuse l’idée qu’on doive se déguiser pour avoir le droit de jouer ». Il insiste sur le fait qu’il en faut pour tous les goûts. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder de l’autre coté de l’Atlantique. Quand quelqu’un lui lance « le golf, c’est pas comme ça », il répond sans détour, « le golf, c’est comme je veux ». Pas dans le sens d’un caprice, mais plutôt dans le sens d’une liberté légitime. Il ajoute, pour ceux qui en doute, qu’il ne cherche pas à provoquer. Il demande juste qu’on accepte un t-shirt avec un pantalon, un jogging propre, un style qui ne fait de mal à personne. Si le club l’accepte, c’est le club qui décide. Le reste, c’est du contrôle social maquillé en tradition. Et ça, ce n’est pas son truc, en tous cas, il ne le cautionne pas et il sait qu’avec ce discours, certains clubs ne s’ouvriront jamais pour lui. Il l’accepte. Le plus intéressant, c’est qu’il ne confond jamais l’étiquette et le respect. Il ne parle pas de piétiner les greens, d’ignorer le rythme de jeu, de transformer le parcours en terrain vague. Au contraire. Il parle de courtoisie, de laisser passer, de sentir quand on ralentit, de faire attention au terrain. Il dit les choses calmement, comme quelqu’un qui aime réellement le jeu. « On peut être libre dans le style et irréprochable dans l’attitude », nous dit-il. C’est même le cœur du sujet. « Faire un amalgame entre les deux ne fait que servir l’intolérance de certains » et ça, c’est une malhonnêteté intellectuelle pour lui.
Le modèle US
Son regard s’illumine quand il compare la France et les États-Unis. Là-bas, dit-il, il existe « des golfs pour tout le monde ». On croise « des mecs en maillot de foot US », des débardeurs, des tarifs accessibles, et surtout un mélange social qui banalise la présence de chacun. La France, elle, a longtemps laissé le golf coincé entre, symbole de réussite et pseudo club privé. « Le golf attire par son côté bling-bling, mais cette image est un piège dont la principale victime est le golf lui-même. On peut jouer sans être riche », mais encore faut-il le montrer, le permettre et le faire savoir. Et accessoirement ne pas exclure ceux qui cherchent à ouvrir. Et là, Morpheus et son look décalé, devient un témoin utile. Il raconte qu’il se sent parfois moins jugé à Saint-Denis que dans un club-house. En le questionnant, il affirme qu’il est plus facile de parler de golf dans la banlieue que de parler banlieue dans un golf. Ça ne veut pas dire que « la rue » est un paradis, il le sait, il en rit même en parlant des embrouilles. Mais il pointe une réalité du golf français, celle d’un jugement silencieux, poli, mais tenace. Et ce jugement-là coûte cher. Il fait renoncer avant même le premier swing. Quand on lui parle d’un jeune qui dit « le golf c’est pas pour moi », il répond avec fermeté « viens ! ». Il insiste sur le choix du lieu, sur l’importance d’emmener les gens dans des endroits où l’accueil existe. « Il y a un vivier incroyable de futurs golfeurs en banlieue, à condition d’ouvrir les portes et de multiplier les initiations », glisse-t-il. Et cette phrase sonne comme une vérité de terrain. Il y a vraiment « deux types de golfs ». Un où certains pensent qu’ils n’iront jamais. Un autre où ils peuvent commencer, progresser, se sentir à leur place. La question, derrière tout cela, n’est pas de « casser les traditions ». Elle est de choisir lesquelles sont essentielles, et lesquelles ne servent qu’à servir des intérêts protectionnistes. Son discours mérite d’être entendu car il est, ne l’oublions pas, responsable de la communication et des relations médias de Matthieu Pavon ou encore de Perrine Delacour. Ce point-là compte, parce qu’il montre que son discours n’est pas celui d’un commentateur extérieur. Il est dans la machine, au contact du très haut niveau, et pourtant il parle des bases, de l’accueil, de la tolérance, et de l’accès.
Et Instagram ?
Cette discussion prend encore une autre dimension quand Morpheus nous parle des réseaux sociaux, sujet qu’il maitrise. Bizarrement, il n’idéalise pas Instagram, il le recadre même. « Instagram, ce n’est pas la vie ». Mais il reconnaît cependant sa force d’entraînement. Voir des gens jouer, rire, s’habiller autrement, sortir de l’image figée du golfeur en uniforme, ça donne envie. Ça désacralise. Ça invite. Il sait que cela est important. Quand il évoque ceux qui font bouger le golf français, il cite des créateurs de contenus, des figures qui rendent le golf plus proche, parfois plus drôle, parfois plus stylé. Sans être exhaustif, @arnaudseriegolf, @laurentcabgolf ou encore @nicolasgolfeuramateur.
Il cite aussi Paris Golf Gallery comme acteur du « s’habiller différemment ». Ce n’est pas anodin. La mode, ici, n’est pas un caprice. C’est un langage. Et ce langage, on le voit aujourd’hui s’installer à Paris en marge de la Fashion Week, avec des événements qui font dialoguer le golf, avec un public nouveau et des marques progressives. Et Morpheus pousse la logique plus loin, jusqu’à faire à un parallèle avec sa culture d’origine. Le pont entre le hip-hop et le golf, pour lui, c’est l’art. Il le dit comme une évidence. La nature, le geste, le drapeau qu’on enlève, la beauté graphique d’un swing, tout ça relève d’une esthétique. Et il casse les clichés avec gourmandise. Sa chanteuse préférée, c’est Barbara. Il aime Brassens, Ferré, Brel, l’opéra, la musique classique. Il aime être « déstabilisant », non par stratégie, mais parce qu’il refuse d’être réduit à une façade. Donc avec son slogan « le golf c’est nous » , sans s’opposer au golf traditionnel, il veut porter cette revendication d’un golf nouveau où un golfeur pourrait porter un hoodie et connaître les règles, citer Barbara, venir du 93 et se tenir comme un gentleman au putting-green.
Le golf, au fond, n’est pas un décor. C’est un lieu vivant, fragile, qui demande du soin. Et l’avenir de ce sport ne se jouera pas uniquement dans les salons capitonnés. Il se jouera sur la variété des lieux, des tarifs, des accueils, des formats, et de la capacité à transmettre cette première envie de revenir.Au bout de l’échange, Morpheus revient toujours à une chose très simple. Ne pas mentir, ne pas mépriser, ne pas agresser. Et jouer, vraiment. Sur le practice, il replante une balle, fait un essai, puis déclenche. La trajectoire n’est pas parfaite, elle n’a pas besoin de l’être. Ce qui compte, c’est le mouvement. Dans le swing, il y a un morceau de liberté qui s’affirme. Et parfois même une escalope qui s’envole.
N’ayons crainte. Ouvrir le golf ne doit pas vouloir dire remplacer un entre-soi par un autre. La tolérance doit marcher dans les deux sens. Et il y a certainement assez de place pour que le golf reste lui-même tout en laissant un peu de place aux sweats à capuche. Ou tout du moins, arrêter de s’en offusquer. 93 Hardcore, oui … mais pas que.
Texte Guillaume Barnett
