Il est de ceux dont on parle moins que de leurs élèves, mais sans qui rien n’aurait vraiment eu lieu. Kenny Le Sager, coach fédéral et formateur d’exception, n’aime ni la lumière, ni les poses. Pourtant, impossible de ne pas braquer les objectifs sur lui quand quatre de ses joueurs, Hugo Le Goff, Oscar Couilleau, Callixte Alzas et Lev Grinberg, se retrouvent sélectionnés pour la Ryder Cup Junior en septembre dernier. 

Quatre joueurs entrainés par le même coach et sélectionnés ensemble, est en effet une première dans l’histoire du golf. Derrière cette réussite collective, se cache un homme simple, curieux, exigeant, dont la passion s’exprime dans chaque mot, chaque regard posé sur ses jeunes. « Je n’aime pas me mettre en avant, mais je suis fier du travail accompli. Parce qu’il valide aussi les partis pris que la Fédération a su défendre », confie-t-il calmement. Et dans cette phrase, tout est dit. Humilité, lucidité et reconnaissance, trois vertus rares, à l’image du personnage.

La discrétion 

Kenny Le Sager n’est pas tombé dans le golf tout petit, il y est entré à pas feutrés, presque par hasard. « Je viens du foot », raconte-t-il. « J’ai commencé le golf sérieusement à dix-sept ans, après un déclic, un coup de fer bien centré. » Le virus s’installe. Très vite, il quitte la France pour les États-Unis, à une époque où partir faire ses études en fac américaine relevait encore de l’aventure. « On faisait partie des pionniers, avec Nicolas Allain et Thomas Pécout », se souvient-il. Là-bas, il apprend la rigueur, la discipline et le goût du haut niveau. Ces trois valeurs qui deviendront les piliers de sa future philosophie.

De retour en France, après une carrière de joueur interrompue par la vie, il glisse naturellement vers l’enseignement. Il commence au Paris International Golf Club, un peu par opportunité, beaucoup par instinct. « J’ai appelé le directeur sans savoir s’ils cherchaient quelqu’un. J’ai passé un entretien le lendemain et c’est parti comme ça. ». Simplement. Ceux qui le connaissent disent qu’il dégage une forme de calme contagieux, cette sérénité qu’ont les gens passionnés mais jamais blasés. Pendant six ans, il encadre les jeunes du PIGC et obtient déjà des résultats remarquables avec trois joueurs sélectionnés en équipe de France, issus d’une école de golf minuscule. Rien d’un hasard et déjà la marque d’une méthode. Quand la Fédération Française de Golf crée le programme de performance, c’est tout naturellement qu’elle fait appel à lui. « Ils cherchaient des entraîneurs capables de faire du très haut niveau, avec une vision complète incluant logistique, terrain et humain. » Kenny coche toutes les cases. Autodidacte assumé, il s’appuie autant sur sa curiosité que sur sa faculté à écouter et à apprendre des autres. « J’ai toujours eu besoin de comprendre. Je suis sans cesse en recherche. » Ce besoin d’apprendre sans relâche, de s’entourer des meilleurs et de se remettre en question, c’est sans doute le moteur le plus constant de sa trajectoire.

Entre discipline et bienveillance

Kenny Le Sager parle peu de technique. Ce qui l’intéresse, c’est l’humain. Sa méthode repose sur trois mots qu’il répète souvent, la discipline, la recherche et la bienveillance. « La discipline, c’est ce qui te permet de ne pas t’échapper du chemin. » C’est la colonne vertébrale de son enseignement. Les jeunes qu’il forme savent que rien ne s’improvise. Les statistiques sont faites, les routines respectées, les horaires tenus. Mais à cette exigence, il ajoute une dimension essentielle, la compréhension. « Il faut aussi créer des problèmes pour que les joueurs trouvent leurs solutions. » Le coach n’impose pas, il provoque la réflexion. Une pédagogie par le questionnement, bien loin des méthodes descendantes d’autrefois. Son approche se nourrit d’un équilibre subtil, exiger sans briser, accompagner sans materner. Il assume la part éducative du métier. « Je suis entraîneur, mais aussi formateur, parfois agent ou grand frère. Ils m’ont vu plus que leurs parents à une époque », sourit-il. Une proximité rare, forgée dans le temps et dans la confiance. Car Kenny n’entraîne pas des numéros de licence, il accompagne des adolescents en construction. Il répète inlassablement les mêmes consignes « va faire tes stats, lâche ton téléphone, couche-toi pas trop tard », tout en sachant quand relâcher la bride. Son talent réside en partie dans cette capacité à sentir quand pousser et quand laisser vivre. Car sa force est aussi d’être le père et le coach de Louis, également pensionnaire du centre de performance. Autre conviction forte, le rapport entre les attentes et les moyens. « Le différentiel entre les deux, c’est de la souffrance. » La formule est simple, presque caricaturale, mais tellement évidente. 

Chez Kenny, les ambitions les plus hautes ne sont jamais bridées, « je ne leur ai jamais dit de redescendre sur Terre », à condition toutefois que les efforts suivent. Cette exigence lucide forge des caractères. Et quand la motivation flanche, ce qui arrive obligatoirement au cours d’une saison, il n’hésite pas à rappeler à chacun, simplement et sans fioriture, la règle du jeu. « Si tu veux aller là-haut, il faut mettre en face ce qu’il faut. » Moderne, il l’est aussi dans sa vision collective du golf, il parle d’équipe, de staff, de philosophie. « J’ai voulu créer un environnement cohérent, comme une équipe de foot avec une vision, une philosophie, une ambiance. » Il évoque avec émotion sa femme, « Maman Carole », que les jeunes ont intégré dans la famille du groupe. « C’est un métier qui ne s’arrête jamais. Sans un entourage solide, ce n’est pas tenable. » Avec le coach, il y a donc une équipe, comme un clan, une tribu, avec une complicité qui fait la différence. Il faut les voir tous ensemble à la fin d’une journée de travail, cela saute aux yeux.

Une génération d’espoir

La réussite de Kenny Le Sager n’est pas un coup du sort, mais la conséquence d’un travail précis, d’une abnégation. Quatre joueurs issus du même groupe, sélectionnés pour la Ryder Cup Junior, jamais un entraîneur n’avait accompli cela.

« Je crois qu’il n’y a jamais eu quatre joueurs venant du même endroit, avec le même coach. Trois, peut-être, mais quatre, jamais », dit-il, conscient de l’exploit mais sans aucune fanfaronnade. Ce succès collectif valide aussi la politique sportive de la Fédération, la cohérence d’un programme de formation où chaque acteur, du directeur au simple intervenant, ont eu un rôle à jouer, avec exigence et bienveillance, tous marchant main dans la main.

Pour autant, Kenny refuse de se reposer sur ses lauriers. « C’est génial, mais ce n’est qu’une étape. Ils sont au sommet du golf mondial U18, mais le but, c’est le sommet du golf mondial tout court. » Le ton est posé, les mots choisis. Avec toujours la même lucidité. Cette Ryder Cup Junior, c’est une récompense, mais aussi un signal. Celui d’une génération française talentueuse, ambitieuse et pour en être là, obligatoirement bien accompagnée. Car ces jeunes-là, Hugo, Oscar, Callixte et Lev, ne sont pas que des joueurs doués. Ce sont des gamins intelligents, soudés, portés par une saine rivalité. « Quatre mâles alpha dans la même équipe, c’est censé ne pas marcher. Mais ici, ça marche. » La raison ? « Ils sont bien élevés, ils se respectent et surtout, ils savent qu’ils ne réussiront pas seuls. » Kenny parle d’eux comme d’une fratrie. L’un tire l’autre, chacun pousse le suivant avec une émulation constante. Tout cela dans l’environnement du Centre de performance du Golf National, dont les résultats forcent le respect. Il évoque avec fierté cette chaîne invisible qui relie les plus jeunes aux plus expérimentés : « Mon fils, par exemple, les regarde et se dit qu’il peut les battre. Cette absence de peur, c’est déjà une victoire. »

Derrière ces sourires adolescents, il y a pourtant un environnement exigeant, quasi professionnel. Un « laboratoire de performance » où tout se mesure, s’observe, s’ajuste. « On en est à 90 % du travail. Il reste quelques pourcentages à gagner avant qu’ils partent à l’université. » Ces derniers détails, ce sont souvent les plus durs avec la maturité, la gestion du doute, la résilience. Et c’est précisément là que Kenny excelle.

Dans un monde où les réseaux sociaux glorifient les « highlights » et les coups de folie, il prône la patience et le réalisme. « Mes joueurs sont de cette génération qui ne voit que des coups parfaits sur Instagram. Mon rôle, c’est de les reconnecter à la réalité du travail. »

Une philosophie à contre-courant, mais qui paie. Parce qu’elle apprend à construire plutôt qu’à briller, à durer plutôt qu’à exploser.

Le sens du collectif

Il y a quelque chose de profondément exaltant dans cette histoire. Pas seulement le talent, mais la constance, la fidélité aux valeurs de formation. Kenny Le Sager en est l’un des acteurs. Son humilité n’est pas feinte, c’est une posture d’efficacité. « Le jour où je les verrai en Ryder Cup Senior, là peut-être que je me dirai, ok c’est bon. » En attendant, il continue, inlassable, à bâtir. À créer des environnements où les rêves deviennent des visions, et les visions des résultats. La reconnaissance de la Fédération, il la souligne avec gratitude car il n’oublie pas d’où il vient « Ils m’ont fait confiance, ils m’ont donné les moyens, et c’est ce qui rend tout cela possible. » Dans le microcosme du golf tricolore, cette confiance réciproque fait figure de modèle. Car au-delà des scores, il y a une méthode, une philosophie, un homme.

Et cet homme, discret et passionné, a prouvé qu’avec de la rigueur, du cœur et un brin d’audace, on pouvait emmener quatre gamins français tutoyer le sommet du monde. Et ce n’est que le début.

Texte Guillaume Barnett