Aux portes de Montpellier, à Baillargues, le Golf de Massane avance au pas de course. Transition agronomique assumée, ambition sportive revendiquée, modèle resort consolidé. Derrière la carte postale languedocienne, c’est une mutation en profondeur qui s’opère. Ici, on ne parle pas de lifting. On parle de nouveau cap. Le matin est encore doux quand Bruno Castel, directeur du golf, m’attend devant le club-house. Regard franc, poignée de main solide, sourire simple. Il n’a pas le verbe technocratique. Il a le ton de ceux qui ont passé du temps dehors. « Venez, on va marcher », dit-il. Et c’est devant le green du 18 que la conversation commence, pas dans un bureau. Le Golf de Massane est né en 1988, dessiné par Ronald Fream. Un tracé pensé à l’époque pour accueillir de belles épreuves. Presque quarante ans plus tard, cette intention initiale retrouve un sens particulier. Le parcours possède une singularité rare. Deux ambiances en un seul 18 trous.
L’aller, du 1 au 9, s’ouvre largement. Pas d’habitations. Des perspectives franches. On peut y engager le driver, chercher la longueur, tester sa capacité à dominer la trajectoire. C’est un golf qui accepte le jeu offensif, qui laisse respirer le swing.
Le retour change la donne. À partir du 10, le décor se resserre. Villas en lisière, lignes plus fines, mise en jeu plus stratégique. Il faut poser la balle. Vraiment. Les arbres, plantés il y a plusieurs décennies, ont pris de la hauteur. Les toitures ne sont pas loin. Le golf devient plus mental. Plus précis. Le parcours a été rallongé, réétalonné. Par 72 au quotidien, par 71 pour les compétitions. Le trou 9 peut passer de par 5 à un long par 4 de 500 mètres. Le 18, lui, s’étire à 450 mètres. Deux fins de parcours qui réclament lucidité et endurance. « Pour recevoir de belles compétitions, il faut que le terrain tienne », rappelle avec un sourire Bruno Castel. Car l’ambition est claire. Massane doit s’installer dans le paysage sportif français. Aller chercher des épreuves d’envergure, attirer des circuits nationaux et internationaux. Le site en a les moyens. 84 chambres, 39 appartements, une capacité d’accueil qui permet de loger joueurs, staffs et partenaires sur place. Le modèle resort n’est pas un slogan, c’est ici une réalité opérationnelle.
Respecter la nature
Sur le practice, sous les yeux de Raphael Jacquelin et d’Alain Alberti, de jeunes espoirs s’entraînent. Index négatifs pour certains. Swings puissants. « On a une vraie culture sportive ici », insiste le directeur. Des équipes engagées en divisions nationales. Une progression constante ces dernières années. La volonté de monter encore. La compétition n’est pas décorative. Elle est structurante.
Mais au-delà du dessin et des ambitions sportives, le vrai bouleversement se joue sous les pieds. D’abord, le réseau d’irrigation, vieux de plusieurs décennies, a été entièrement repensé. Passage en hard line. Arrosage ciblé uniquement sur les zones de jeu. Départs, fairways, semi-roughs, une bande de rough maîtrisée. Le reste n’est plus alimenté . On accepte que la nature vive autrement. Le pilotage de l’eau s’appuie désormais sur le logiciel Lynx v8, couplé à une station météo interactive et à des sondes d’humidité . Chaque cycle est contrôlé. Chaque donnée analysée. L’arrosage se règle à la seconde près. La technologie ne remplace pas l’humain, mais elle prolonge son savoir-faire. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Il y a cinq ou six ans, le golf consommait environ 200 000 m³ d’eau par an. Aujourd’hui, la consommation est descendue à 103 000 m³. Presque divisée par deux. Sans dégrader la qualité de jeu.
Ensuite, à l’été 2023, Massane a lancé un chantier d’envergure. Inversion de flore sur les fairways et départs. Introduction d’une graminée de type Cynodon C4, le Bermuda grass, particulièrement adaptée aux climats chauds et secs . Sur la partie 10 à 18, le choix s’est porté sur la variété Latitude 36, développée par l’Université de l’Oklahoma. Les greens, eux, restent en Agrostis. Ce n’est pas juste un détail technique. C’est un changement de paradigme. Arthur Lejeune, surintendant, parle de résilience, « le Bermuda entre en dormance l’hiver. Il jaunit. Il se met en veille ». Visuellement, le choc a été réel. « La première année a été compliquée », admet Bruno Castel. Ouvrir fin octobre, alors que l’herbe passait en dormance, n’a pas aidé. Certains joueurs ont cru à un parcours brûlé. D’autres à un investissement mal calibré. Certains ont exprimé leur incompréhension avec franchise. D’autres sont partis en silence. C’est le prix d’une conviction. On le sait tous, le changement dérange. Surtout quand il se voit. L’été inverse totalement la perception. Le Bermuda devient dense, homogène, presque lumineux. Arrosé un jour sur trois, il conserve une qualité de surface remarquable. Sa structure rhizomateuse lui permet de coloniser l’espace et d’éviter l’installation d’autres graminées. L’uniformité est frappante. La gestion des équipes s’adapte. L’hiver, moins de tontes sur la zone en dormance. Plus de travail paysager. Élagage. Massifs. Nettoyage. L’été, en revanche, la pousse est rapide. Si une tonte est manquée, les déchets s’accumulent. Les jardiniers travaillent différemment selon les saisons. Deux métiers en un.
Le plaisir du jeu
Sur le plan économique, le modèle évolue. Plus de sable. Moins d’eau. Moins d’intrants. Bruno Castel parle d’économie globale, même si certains postes augmentent, notamment le budget sable. L’essentiel est ailleurs. La sécurité hydrique. Dans un bassin régulièrement soumis à des restrictions, pouvoir maintenir la jouabilité sans dépendre d’arrosages quotidiens change la donne. « Nous, ça n’arrivera jamais qu’on donne un tapis pour jouer », lâche-t-il en évoquant certains épisodes de sécheresse dans le sud de la France. Le Bermuda peut rester plusieurs jours sans eau, jaunir légèrement, puis repartir dès la reprise d’irrigation. Cette transition s’inscrit dans la stratégie du groupe Eoden, propriétaire depuis 2020, engagé dans une logique de développement durable. À Massane, l’écologie n’est pas un argument marketing. C’est une contrainte intégrée au modèle. Reste la question que tout joueur se pose. Est-ce que c’est agréable à jouer ?
Sur le parcours, la balle repose sur un fairway dense, presque moelleux l’été. Le contact est franc. Les divots cicatrisent vite, parfois même dans la journée. Les greens, fermes et roulants toute l’année, constituent une constante saluée par les nombreux joueurs professionnels qui s’entraînent ici. La régularité est une force. On sait donc à quoi s’attendre. Le resort ajoute une dimension supplémentaire. Après la partie, on ne s’empresse pas de quitter le site. On s’attarde. Terrasse. Lumière du soir sur la garrigue. Échanges entre membres et joueurs de passage. Le golf devient un lieu de vie. Pas seulement un terrain. Massane n’est donc pas un parcours figé dans une image traditionnelle. Il est en mouvement. Il expérimente. Il assume ses choix. Il accepte la critique. Et surtout il avance. « L’objectif, c’est d’intégrer les dix meilleurs golfs français », affirme Bruno Castel . La phrase claque. Elle engage. Elle fédère. Elle oblige. Et on y croit tellement l’énergie déployée est palpable.
Sur un fairway, on ne gagne pas en restant prudent. On gagne en prenant des risques, en allant chercher les drapeaux. Massane a choisi son jeu. Il reste maintenant à le tenir, et sans nul doute, le top 10 sera au rendez-vous.
Bruno Castel
Directeur du golf
Je suis arrivé à Massane en pleine transformation. Pendant un an et demi, j’ai été presque chef de chantier. J’ai appris le terrain, les entreprises, les contraintes techniques. Un directeur de golf doit connaître son parcours. Sans lui, on n’est rien. Avec Arthur Lejeune, on a porté cette transition vers le Bermuda grass. On savait que ce serait difficile au début. On a perdu environ 200 abonnés. On a entendu des critiques. Mais on avait les données. On savait que notre consommation d’eau serait divisée par deux. On savait aussi que la jouabilité resterait constante. Aujourd’hui, je vois les résultats. Des greens performants toute l’année. Une homogénéité remarquable l’été. Une exploitation plus sécurisée face aux restrictions. Mon objectif est clair. Mettre Massane dans le top 10 des golfs français. Pas pour la formule. Pour valider le travail accompli et pour ceux qui travaillent et croient en ce projet au quotidien.
Arthur Lejeune
Surintendant
La conversion de la flore à Massane s’est imposée à moi comme une évidence. Dans le sud, avec la chaleur et les contraintes hydriques, nous ne devions plus travailler contre la nature mais avec elle. J’ai observé que le bermuda commun, déjà présent sur le site, était celui qui s’adaptait le mieux. Nous avons donc fait le choix d’implanter sa version hybride, plus résistante, moins consommatrice d’eau et d’intrants. Ce projet ne s’est pas limité à un simple changement de gazon. Il s’est inscrit dans une refonte globale avec arrosage, remodelage, nouvelles méthodes d’entretien. Nous avons dû réapprendre notre métier, adapter nos pratiques, accepter de manager différemment. Avec le recul, je constate une réelle diminution de la consommation d’eau, moins de tontes hivernales, moins de produits chimiques, et des surfaces de jeu plus performantes. Ma plus grande fierté reste d’avoir mené ce chantier à son terme malgré une grave maladie. Je remercie à ce titre tous ceux qui m’ont soutenu. Aujourd’hui, je veux poursuivre cette transition progressivement et faire de Massane une référence durable dans le sud.
Texte Guillaume Barnett