Numéro 1 français en 1984, consultant historique de Canal+, ancien artisan de l’Open de France, bâtisseur du Golf du Médoc Resort et fondateur de Kalika, Bernard Pascassio fait partie de ces rares personnages qui racontent à eux seuls cinquante ans de golf français. À quelques semaines du Championnat de France Professionnel organisé au Golf de Chantaco, il nous a accordé un long entretien. Sans langue de bois, il revient sur son parcours, l’évolution du golf moderne, la place de l’argent, son attachement à Chantaco et son rêve intact, redonner du prestige au titre de champion de France.
Bernard, pour notre plaisir, peux-tu nous refaire ta bio rapide ?
Bernard Pascassio : Je suis né à Ciboure, dans une ferme familiale. À l’époque, on n’était pas du tout dans un univers privilégié comme certains peuvent l’imaginer lorsqu’on parle de golf. Mes parents travaillaient énormément à la ferme et les fins de mois étaient parfois compliquées. J’ai grandi à proximité du Golf de la Nivelle et surtout du Golf de Chantaco. Comme beaucoup de jeunes Basques de cette époque, j’ai commencé en étant cadet. Cela permettait de gagner un peu d’argent tout en découvrant ce sport. Très vite, j’ai gagné deux fois la compétition des cadets et je me suis dit que j’avais peut-être quelques aptitudes. Mais il faut se replacer dans le contexte. À l’époque, devenir joueur professionnel n’était pas une trajectoire évidente. Mes parents voulaient que j’ai un métier. J’ai donc passé un CAP de menuiserie pour les rassurer.
J’ai ensuite eu énormément de chance dans ma vie. Je le dis souvent. La chance de rencontrer la famille Lacoste, la chance de croiser Philippe Chatrier, la chance de faire partie des premiers à passer le diplôme d’État créé par Pierre-Étienne Guyot. J’ai eu la chance de représenter plusieurs fois la France en Coupe du monde avec Jean Garaïalde. J’ai même été numéro 1 français en 1984. Mais j’ai toujours eu conscience qu’une carrière sportive pouvait s’arrêter vite. C’est pour cela que j’ai créé Kalika en 1981. Ensuite, j’ai eu plusieurs vies, joueur, enseignant, consultant TV pendant plus de vingt ans, organisateur de tournois, bâtisseur de l’actuel golf Cabot Bordeaux, puis responsable de l’Open de France pendant dix-huit ans avec ASO. Avec la vraie fierté d’avoir porté ce tournoi à quatre millions d’euros de dotation. Mais au fond, malgré toutes ces expériences, je reste simplement un gamin de Chantaco qui regardait jouer les grands et qui a essayé de rendre au golf tout ce que ce dernier lui avait donné.
Le golf a beaucoup évolué ces dernières années. Quel est ton regard sur cette évolution ?
B.P. : Beaucoup passent du temps à critiquer le golf français, souvent à tort. Quand je regarde le chemin parcouru, je trouve qu’il y a eu énormément de progrès. Il ne faut pas oublier le rôle de gens comme Gaëtan Mourgue d’Algue avec le Trophée Lancôme, puis l’Open de France. Il y a eu Promogolf avec Lionel Provost. Il y a eu Canal+ avec Charles Biétry qui a énormément fait pour la visibilité du golf. Aujourd’hui, la Fédération accompagne mieux les jeunes. Il existe des centres de performance. Les jeunes sont mieux préparés physiquement et mentalement. Il y a davantage de Français capables d’exister sur les circuits internationaux. Il n’y a jamais eu autant de joueurs français visibles à haut niveau. Là où je suis plus inquiet, c’est sur l’évolution économique du sport. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus d’argent qu’avant. Je ne suis pas contre l’argent, attention. Mais je suis contre le fait qu’il devienne le moteur principal. Ce n’est pas l’argent qui doit diriger le sport. C’est le sport qui doit guider l’économie qui l’entoure. Je suis très inquiet de la division actuelle entre les circuits. Même si l’actualité montre que le principal circuit dissident semble avoir actuellement du plomb dans l’aile. Mon rêve serait de revoir tous les meilleurs joueurs du monde réunis. Le golf mondial s’est fracturé et je trouve cela dramatique. Certains joueurs ont oublié d’où ils venaient. Je ne citerai personne mais il ne faut pas, ni mépriser, ni cracher dans la main qui t’a nourri. Heureusement, il y a encore des joueurs qui honorent ce sport. Quand je vois Rory McIlroy défendre certaines valeurs, je me dis qu’il reste encore des gens qui comprennent l’histoire de ce jeu. Le golf a progressé structurellement. Mais il doit faire attention à ne pas perdre son âme.
Tu nous as souvent dit que « le tournoi doit être au-dessus des joueurs ». Le penses-tu encore ?
B.P. : Absolument. Et peut-être encore plus aujourd’hui qu’avant. Je comprends parfaitement qu’un jeune joueur pense à sa carrière internationale. Aujourd’hui, beaucoup des meilleurs amateurs sont déjà quasiment des professionnels dans leur approche. Ils voyagent partout, ils construisent leur carrière très tôt. Je peux entendre cela. J’ai toujours respecté les pros dans leurs choix. Mais j’ai quand même envie de rappeler, par exemple, qu’être champion de France reste quelque chose d’immense. C’est un titre que personne ne pourra vous enlever. Toute votre vie, vous resterez champion de France. Ce qui me dérange davantage, c’est lorsque le système devient dépendant des joueurs. Là, on inverse les rôles. Quand j’organisais l’Open de France, j’ai toujours refusé certaines pratiques. Je n’aimais pas les « appearance fees ». Je préférais mettre l’argent dans la dotation. Je me souviens d’un épisode avec Seve Ballesteros qui m’avait appelé pour s’assurer que ces avantages personnels n’existaient pas. Ce genre de fonctionnement fausse la compétition. Et puis aujourd’hui, je pense que les managers ont parfois pris trop de place. Leur métier est de défendre les intérêts commerciaux des joueurs, et c’est très bien. Mais ils ne doivent pas piloter les décisions sportives. L’aspect sportif n’est parfois pas aligné avec l’aspect économique ou financier, et il doit être, à ce titre, défendu. Si tout devient une question d’argent et de gains, à moyen terme le sport y perdra beaucoup. Aujourd’hui, les joueurs ont énormément de droits. C’est normal. Mais on doit leur rappeler qu’ils ont aussi des devoirs. Ils doivent parfois penser à ce qu’ils représentent pour les générations suivantes. Sur certains aspects, les joueurs ont des responsabilités car ils doivent rendre ce qu’ils ont reçu lorsqu’ils étaient plus jeunes. Ils doivent prendre conscience qu’ils ont la responsabilité de transmettre l’héritage collectif. Pour autant, en tant que promoteur, je n’ai jamais supplié quelqu’un de venir jouer. S’il veut venir, tant mieux. Sinon, c’est son choix. Selon les raisons, je peux le comprendre. Mais je continuerai de penser qu’un grand tournoi doit exister indépendamment des individualités.

L’actualité de Kalika, c’est la préparation du Championnat de France Professionnel à Chantaco en juillet prochain. Que représente cette épreuve pour toi ?
B.P. : Pour moi, c’est immense. Ce n’est vraiment pas anodin. Dans tous les sports, être champion de France représente quelque chose. Pourquoi ce serait différent au golf ? Avant, il y avait très peu de grands rendez-vous à part l’Omnium national, la PGA et le Championnat de France. C’était une étape naturelle. On devenait champion de France avant de rêver plus grand. Aujourd’hui, j’ai l’impression que ce titre a perdu en valeur symbolique auprès de certains joueurs. Je le regrette profondément. Mon rêve aujourd’hui serait qu’un jeune gagne ce championnat à 18 ou 20 ans, puis qu’on le retrouve dix ans plus tard en train de gagner un majeur. Pour aider à restaurer ce titre, on pourrait imaginer davantage de passerelles. Pourquoi ne pas offrir une qualification pour l’Open de France ? Cela donnerait encore plus de valeur sportive au titre car je pense que cette épreuve mérite d’exister. Elle représente la transmission, l’histoire et une certaine idée de la méritocratie sportive. C’est exactement pour cela que je continue.
Pourquoi avoir fait le choix du golf de Chantaco pour ce Championnat de France Professionnels ?
B.P. : Parce que pour moi, c’est là que tout a commencé. J’y ai appris le golf. J’y ai été cadet. J’y ai observé des joueurs extraordinaires. J’ai regardé Seve Ballesteros, Bernhard Langer et bien d’autres. Comme beaucoup, j’ai énormément appris simplement en observant. De plus, la famille Lacoste a aussi joué un rôle immense. De Monsieur René Lacoste qui était visionnaire, à son épouse Simone Thion de la Chaume propriétaire du golf, de Catherine Lacoste, présidente sur plusieurs décennies, à aujourd’hui Jean-Marie, actuel président, tous représentent une partie de cette histoire exceptionnelle. Mais ce que j’aime plus que tout à Chantaco, c’est sa culture. À une époque, le curé jouait au golf. Le boucher jouait au golf. Le commerçant jouait au golf. Tout le monde se retrouvait au même endroit. C’est cette vision populaire et ouverte du golf que j’aime défendre. Je voudrais que les jeunes du club puissent être cadets pendant l’épreuve. C’est comme cela que j’ai appris et que bon nombre de pros français ont appris. Si ce Championnat de France permettait aussi de transmettre cela à une nouvelle génération, alors il aura déjà réussi quelque chose d’important.
Quel bilan aimerais-tu faire après cette compétition ?
B.P. : J’aimerais d’abord dire que c’était une fête. Qu’il y avait des spectateurs. Qu’il y avait une vraie ambiance. Que les membres de Chantaco, et le public en général, étaient heureux d’être là.
Vraiment et j’insiste sur ce point, j’aimerais voir beaucoup de jeunes sur place. Qu’ils observent, qu’ils apprennent, qu’ils s’inspirent. Évidemment, j’aimerais voir les meilleurs joueurs français présents. Cela donnerait encore plus de force à l’événement. Mais s’ils ne viennent pas, je le redis, je ne vais pas courir après eux. Ce qui compte surtout, c’est de redonner de la valeur au titre de Champion de France. On a envisagé de mettre davantage d’argent sur la table. 150 000 euros, 200 000 euros, 250 000 euros… mais je ne suis pas partisan d’alimenter l’attraction du titre de Champion de France par le prize money. Il faut surtout recréer du prestige. Entretenir l’aspect sportif. J’insiste sur l’idée d’une qualification automatique pour l’Open de France qui aurait du sens. Peut-être aussi avec d’autres idées. La porte est ouverte à toutes les suggestions.
Mais surtout, il faut que tout le monde joue le jeu, les joueurs, la Fédération, les partenaires, les médias. On a besoin de tout le monde pour que cela fonctionne. Si, à la fin, on se dit qu’on a redonné un peu de prestige à cette épreuve historique, alors je serai simplement heureux. Et les valeurs du golf, pour nous et les générations futures, en seront renforcées.
Texte Guillaume Barnett